Notre lecture

Conseil en droit des douanes

La réforme douanière européenne n'est pas un projet : elle a commencé. Depuis le 1er juillet 2026, la franchise de 150 euros a disparu et un droit forfaitaire s'applique aux petits envois. Le reste — plateforme de données unique, statut d'opérateur de confiance, responsabilité des marketplaces — se déploie jusqu'en 2034. Voici comment nous lisons ce mouvement, et ce qu'il demande de faire maintenant.

Ce qui a déjà changé, le 1er juillet 2026

Beaucoup d'entreprises parlent encore de la réforme au futur. Sur le volet e-commerce, c'est une erreur de calendrier — et elle se paie déjà.

Le règlement (UE) 2026/382 du Conseil du 11 février 2026 supprime la franchise de droits de douane dont bénéficiaient les envois d'une valeur intrinsèque inférieure à 150 euros. Cette franchise, conçue quand ces envois étaient marginaux, était devenue la porte d'entrée d'environ un milliard de colis par an, avec les effets que l'on sait : sous-évaluation, fractionnement artificiel des commandes, et une concurrence faussée au détriment des vendeurs européens qui, eux, acquittent les droits.

Le point que presque tout le monde lit de travers

Le forfait de 3 euros n'est pas la règle générale

L'article 2 du règlement institue un droit de 3 euros par article, du 1er juillet 2026 au 1er juillet 2028, pour les envois n'excédant pas 150 euros. Mais il ne s'applique que dans deux cas : lorsque l'importation est exonérée de TVA au titre du régime du guichet unique à l'importation (IOSS), ou lorsqu'il s'agit d'un envoi postal.

Hors de ces deux cas, c'est le tarif douanier commun qui s'applique, dans toute sa granularité. Autrement dit : ne pas être enregistré à l'IOSS ne fait pas échapper au forfait, cela fait basculer dans un régime plus lourd, pas plus léger.

Le législateur a d'ailleurs anticipé la tentation inverse. L'article 3 charge la Commission d'évaluer, dès le 1er octobre 2026 puis tous les mois, si des détournements de flux se produisent — notamment de l'IOSS vers le non-IOSS — et de proposer, le cas échéant, d'étendre le forfait à tous les envois sous 150 euros. Les montages d'évitement construits aujourd'hui ont une espérance de vie de quelques mois.

Le vrai sujet n'est pas le montant

Trois euros par article : la mesure paraît anodine, et c'est ainsi qu'elle a été commentée. Ce n'est pas ce que nous observons sur les dossiers.

Ce qui change, ce n'est pas le tarif, c'est la qualification de l'opération. Une vente est-elle une vente à distance de biens importés, ou une importation par un opérateur établi ? La réponse ne dépend pas de l'intention commerciale, mais de faits objectifs et de leur enchaînement dans le temps : au moment de l'acceptation du paiement, où se trouvent les marchandises, et qui est l'acheteur ?

  • Des biens vendus depuis un entrepôt douanier n'ont pas le statut Union : ils sont réputés hors UE, et la vente reste une vente à distance.
  • Un « B2B » déclaré trop tôt — alors que la vente au particulier a déjà eu lieu avec des marchandises encore hors Union — se requalifie en vente à distance.
  • Un regroupement de colis destiné à franchir le seuil de 150 euros pour basculer vers la tarification ad valorem se détecte et se recalcule.

Notre lecture : la réforme est une réforme de la preuve bien plus qu'une réforme du tarif. Ce que l'administration contrôlera, c'est l'horodatage — commande, paiement, mise en libre pratique — et la cohérence entre vos systèmes. Une qualification que vos données ne peuvent pas démontrer ne tiendra pas, même si elle est juste.

L'e-commerce, en première ligne

C'est le secteur que la réforme frappe le plus tôt, et c'est logique : c'est lui qui a rendu l'ancien système intenable.

01

Les plateformes deviennent importateur présumé

Les marketplaces répondent des droits et de la TVA au moment de l'achat. Le consommateur ne découvre plus de frais à la livraison, et l'administration dispose d'un interlocuteur unique et solvable. Le centre de gravité de la responsabilité se déplace.

02

Quatre catégories tarifaires

Pour les envois de faible valeur, les milliers de positions de la nomenclature sont ramenées à quatre catégories. Simplification réelle — mais qui déplace la difficulté vers le rattachement à la bonne catégorie.

03

Les identifiants produits

Facultatifs depuis le 1er juillet 2026, ils deviennent obligatoires au 1er novembre 2026. Les fournir volontairement d'ici là permet de roder ses chaînes de données sans encourir de sanction.

Notre lecture : pour les acteurs du fulfilment et de la logistique e-commerce, la question n'est plus de savoir si les droits seront dus, mais qui déclarera, sur quelle donnée, et qui répondra de son exactitude. Cela se règle dans les contrats et dans les flux d'information — pas au moment du dédouanement.

L'architecture qui vient : une autorité, une plateforme, un statut

On peut résumer trente ans de droit douanier européen ainsi : des règles communes, appliquées par vingt-sept administrations, avec vingt-sept pratiques et vingt-sept systèmes informatiques. C'est ce point-là que l'accord du 26 mars 2026 attaque.

L'autorité douanière de l'Union

Une structure européenne chargée de la gestion des risques à l'échelle de l'Union et de la coopération avec les autres agences. Son siège sera établi à Lille.

Ce que cela déplace l'analyse de risque cesse d'être une affaire strictement nationale : le ciblage se fait sur des données européennes, avec des critères communs.

Le Data Hub centralisé

Une plateforme européenne unique, appelée à remplacer les systèmes nationaux. La donnée y est déposée une seule fois et vaut pour toute l'Union, au lieu d'être ressaisie déclaration après déclaration.

Ce que cela déplace la déclaration cesse d'être l'unité de contrôle. C'est la donnée, permanente et comparable, qui le devient.

Le statut Trust and Check

Une catégorie d'opérateurs hautement transparents, capables dans certains cas de mettre leurs marchandises en libre pratique sans intervention douanière active.

Ce que cela déplace la douane ne contrôle plus l'envoi, elle contrôle le système qui le produit — et la qualité des données qu'il émet.

2028

E-commerce

Le volet e-commerce bascule le premier dans le Data Hub. Ce qui s'y jouera servira de banc d'essai à tout le reste.

2031

Les autres importateurs

Ouverture sur base volontaire. C'est la fenêtre pour entrer en terrain choisi plutôt que sous contrainte.

2034

Obligatoire

Généralisation. À cette date, l'ancien monde déclaratif national aura cessé d'exister.

Notre lecture : Trust and Check n'est pas un dossier à constituer, c'est un système d'information à mettre en état. L'AEO demande de démontrer qu'on maîtrise ses processus ; Trust and Check demande d'ouvrir ses données en continu. Une entreprise qui tient sa conformité douanière dans des tableurs et des courriels aura du mal à y prétendre, même si ses déclarations sont justes. Et parce que ce chantier touche l'ERP autant que la douane, l'AEO est la marche d'accès : les entreprises déjà certifiées aborderont le nouveau statut comme une extension ; les autres découvriront tout d'un coup l'ensemble des exigences.

Le point aveugle : qui certifie la donnée ?

C'est, à nos yeux, la question la plus lourde de toute la réforme, et la moins discutée. Elle ne porte pas sur la règle, mais sur la matière première à laquelle la règle s'applique.

Suivez une donnée douanière — un code tarifaire, une origine, une valeur intrinsèque. Elle est souvent créée par un vendeur établi hors de l'Union, reprise par une marketplace, transmise à un commissionnaire de transport, réutilisée par un représentant en douane, portée dans une déclaration, puis reprise par un transporteur. Six mains, et pas un seul contrôle de fond. Chacun transmet ce qu'il a reçu.

Le droit, lui, ne dilue pas la responsabilité de la même façon. Le déclarant reste débiteur de la dette douanière — y compris pour une donnée qu'il n'a pas produite, qu'il n'a pas les moyens de vérifier, et dont il ignore souvent l'origine réelle. Cet écart entre qui produit la donnée et qui en répond est aujourd'hui absorbé par le volume. Il ne le sera plus.

Ce que le Data Hub change vraiment

Une donnée déposée une fois devient une donnée vérifiable, comparable et opposable

Tant que chaque déclaration vivait seule, une incohérence entre deux envois était pratiquement invisible. Dans une plateforme unique, la même référence produit déclarée sous deux positions tarifaires différentes, ou sous deux origines, se voit immédiatement — et pas seulement chez vous : chez tous les opérateurs qui l'ont manipulée.

Les identifiants produits obligatoires au 1er novembre 2026 sont la première pierre de cet édifice : ils permettent de rattacher une donnée à celui qui l'a émise, marchand ou fabricant. C'est exactement cela, la traçabilité de la donnée.

Notre lecture : la conformité douanière cesse d'être une affaire de déclarations correctes pour devenir une affaire de chaîne de certification de la donnée. La question à se poser aujourd'hui n'est pas « mes déclarations sont-elles justes ? » mais « puis-je démontrer d'où vient chaque donnée que je déclare, et qui en répond ? » Cela se construit dans les contrats, dans les engagements écrits obtenus des marketplaces et des fournisseurs, et dans la traçabilité des systèmes — pas au moment du dédouanement, et pas en 2034.

Travaux en cours

Un partenariat avec e-Origin sur la certification des données douanières

Nous ne nous contentons pas de poser le problème. CUSTOMS CONFORM IT est engagée aux côtés de la société e-Origin dans un projet portant sur la certification des données douanières échangées entre les acteurs de la chaîne — vendeur, place de marché, représentant en douane, administration.

C'est le prolongement naturel de ce que nous constatons sur les dossiers : tant que la donnée n'est pas certifiée à la source, chacun continue de répondre de ce qu'il n'a pas produit.

Ce que nous conseillons de faire maintenant

2028 paraît lointain. Les chantiers qu'il faut avoir menés d'ici là ne le sont pas.

01

Vérifier la qualification de vos flux

B2C ou B2B, IOSS ou hors IOSS : c'est aujourd'hui que se joue le régime applicable, et c'est le point sur lequel porteront les contrôles. Un flux mal qualifié depuis juillet 2026 se rattrape sur toute la période.

02

Fiabiliser la donnée avant qu'elle ne devienne permanente

Classement, origine et valeur cessent d'être des mentions portées sur une déclaration pour devenir des données consultables et comparables d'un envoi à l'autre. Une incohérence qui passait inaperçue deviendra immédiatement visible.

03

Sécuriser les positions qui pèsent

Sur vos flux récurrents, un renseignement tarifaire contraignant ou un renseignement contraignant en matière d'origine (article 33 du CDU) transforme une position discutable en position opposable à l'administration.

04

Engager ou consolider l'AEO

C'est la marche d'accès au statut Trust and Check, et le seul chantier de cette liste qui demande plusieurs mois d'audit et de mise en conformité avant même le dépôt du dossier.

05

Organiser la certification de la donnée dans vos contrats

Qui est déclarant, qui est importateur, qui garantit l'exactitude d'une donnée transmise par un tiers, et qui en répond financièrement : ces répartitions ont été écrites sous le régime précédent, quand la donnée était jetable. Obtenir des marketplaces et des fournisseurs des engagements écrits sur les identifiants produits, le classement et l'origine est le chantier contractuel de l'année.

Ce qui ne change pas

La réforme change la manière dont la douane contrôle. Elle ne change ni ce qu'elle contrôle, ni le fait que le contrôle porte sur le passé.

Trois questions continueront de décider du montant dû, et de nourrir l'essentiel du contentieux : le classement tarifaire, qui commande le taux mais aussi les licences et les mesures de défense commerciale ; l'origine, non préférentielle (article 60 du CDU) ou préférentielle (article 64) — et c'est la preuve qui fait céder les dossiers ; et la valeur en douane, transactionnelle par principe (article 70), à défaut établie par les méthodes secondaires de l'article 74, dans un ordre imposé.

À l'importation, ce n'est pas l'administration qui calcule ce que vous devez : c'est vous qui le déclarez, et la déclaration acceptée fait naître la dette douanière. Le contrôle vient ensuite. L'article 103 du CDU fixe la limite : la dette ne peut plus être notifiée au-delà de trois ans à compter de sa naissance — délai allongé lorsqu'elle résulte d'un acte passible de poursuites pénales, dans les conditions prévues par le droit national.

D'où la vraie mesure du risque : une erreur de classement ou d'origine n'est jamais isolée. Répétée à chaque envoi, elle se rattrape sur l'ensemble des flux de la période. Un écart de quelques points sur une position tarifaire devient un rappel à cinq ou six chiffres.

Le moment décisif, quand le contrôle arrive

Le droit d'être entendu est l'étape qu'on gâche le plus souvent

Avant toute décision qui vous serait défavorable, l'administration doit vous communiquer les motifs sur lesquels elle entend se fonder et vous laisser faire valoir votre point de vue (article 22, paragraphe 6, du CDU). C'est la dernière occasion de la faire changer d'avis avant qu'elle ne se soit engagée par écrit.

Beaucoup d'entreprises y répondent en quelques lignes, par courriel, sans mesurer que ce courrier fixe leur position pour toute la suite — recours administratif compris, puis judiciaire sous l'empire de la loi générale sur les douanes et accises du 18 juillet 1977. Si vous avez reçu un tel document, c'est le moment d'appeler. Pas après.

D'où nous parlons

Raphaël Van de Sande a été conseiller-chef de division au SPF Finances, à l'Administration générale des douanes et accises. Il y a exercé dans l'audit AEO, la gestion des déclarations et le marketing douanier : il sait comment un dossier est lu de l'autre côté du guichet, sur quels points un contrôleur s'arrête, et ce qui fait qu'une demande passe ou échoue.

Il enseigne aujourd'hui à HEC Liège, dans le master de spécialisation en droit fiscal et sur les fondamentaux de la législation en douanes et accises, et siège au comité de pilotage de la Customs & Trade Law Academy — le centre créé par HEC Liège et la Faculté de Droit de l'Université de Liège. Il représente par ailleurs le secteur privé au sein des Forums régionaux douane de la Direction de Liège – Luxembourg.

C'est cette combinaison qui fonde la lecture exposée ci-dessus : la règle telle qu'elle s'écrit à Bruxelles, et la règle telle qu'elle s'appliquera dans un bureau de douane belge. Les deux ne coïncident jamais tout à fait, et c'est dans cet écart que se jouent les dossiers.

Ce que nous ne faisons pas

Notre périmètre, dit clairement

Nous ne sommes pas un cabinet d'avocats

Nous n'assurons pas la représentation en justice. Lorsqu'un dossier bascule vers le contentieux judiciaire ou vers le pénal douanier, nous travaillons avec des avocats spécialisés, à qui nous apportons l'analyse technique : le classement, l'origine, la valeur, la mécanique du régime en cause.

C'est souvent là que se gagne un dossier. Un avocat porte la procédure ; encore faut-il que la position douanière qu'il défend soit techniquement juste, et étayée.

Vous voulez savoir ce que la réforme change pour vos flux ? C'est exactement la question que nous traitons : où vous vous situez aujourd'hui, ce qui a déjà basculé, ce qui bascule ensuite et à quelle échéance, et par quoi commencer.

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